Dr Anwar CHERKAOUI avec le concours du Pr Driss EL KABBAJ, président de la Société Marocaine de Néphrologie
La néphrologie a longtemps été perçue comme une spécialité de l’aval, celle qui intervient quand le rein lâche, quand la dialyse devient inévitable et que la greffe apparaît comme l’ultime horizon.
Or, la néphrologie moderne est en train de changer de visage.
Elle se retrouve aujourd’hui à un carrefour stratégique : soit elle continue à gérer les conséquences tardives de pathologies chroniques mal contrôlées, soit elle devient une médecine de l’amont, de l’anticipation et de la protection active du capital rénal.
Une discipline sous pression
Les enjeux actuels de la néphrologie sont colossaux.
L’insuffisance rénale chronique progresse silencieusement partout dans le monde, portée par deux locomotives redoutables : l’hypertension artérielle et le diabète.
À cela s’ajoutent le vieillissement de la population, l’explosion de l’obésité, l’automédication incontrôlée, l’exposition aux toxiques et la persistance d’inégalités d’accès aux soins. Résultat : les services de néphrologie se transforment trop souvent en unités de gestion de l’urgence chronique, absorbées par la dialyse et ses contraintes humaines, techniques et financières.
Dans ce contexte, le rein devient paradoxalement un organe sacrifié : discret, peu symptomatique, longtemps résistant… jusqu’au jour où il ne l’est plus.

Les cinq prochaines années : une zone de turbulences
Les défis à venir sont clairement identifiés.
Le premier est épidémiologique : la progression rapide de la maladie rénale chronique, souvent diagnostiquée tardivement, continuera d’alimenter les files d’attente de la dialyse.
Le deuxième est économique : la prise en charge de l’insuffisance rénale terminale est l’une des plus coûteuses de la médecine moderne, mettant sous tension les systèmes de santé, en particulier dans les pays à ressources limitées.
Le troisième défi est organisationnel.
La néphrologie reste encore trop cloisonnée, intervenant souvent en bout de chaîne, alors que le patient hypertendu ou diabétique est suivi ailleurs, parfois sans coordination réelle.
À cela s’ajoute un enjeu de ressources humaines : attirer les jeunes médecins vers une spécialité perçue comme lourde, technique et émotionnellement éprouvante n’est pas gagné d’avance.
Enfin, il y a un défi culturel : faire comprendre que l’insuffisance rénale n’est pas une fatalité, mais souvent l’aboutissement évitable d’années de négligence collective.
Passer d’une médecine de réparation à une médecine de protection
La révolution néphrologique ne viendra pas uniquement des machines de dialyse plus performantes.
Elle viendra surtout d’un changement de paradigme.
Protéger le rein avant qu’il ne s’abîme doit devenir une priorité médicale et politique.
Cela passe d’abord par un dépistage précoce systématique chez les populations à risque : hypertendus, diabétiques, personnes âgées, patients obèses.
Un simple dosage de la créatinine, une estimation du DFG, une bandelette urinaire bien utilisée peuvent faire la différence entre une vie avec reins fonctionnels et une vie rythmée par la dialyse.
Ensuite, la néphrologie doit sortir de son isolement. Elle doit s’intégrer pleinement dans une approche multidisciplinaire, en travaillant main dans la main avec les médecins généralistes, les cardiologues, les endocrinologues et les professionnels de santé de première ligne.
Le rein n’est pas un organe à part : il est au cœur du système vasculaire et métabolique.
Éduquer, responsabiliser, prévenir
Faire de la néphrologie une médecine de protection, c’est aussi parler au patient autrement. Expliquer que l’hypertension « silencieuse » et le diabète « bien toléré » détruisent lentement les reins.
Dénoncer l’abus d’anti-inflammatoires, l’automédication, les régimes déséquilibrés.
Valoriser l’hydratation raisonnée, le contrôle du sel, l’activité physique et l’observance thérapeutique.
La prévention ne doit plus être un slogan, mais un acte médical valorisé, mesuré et financé.
Une spécialité à réinventer
La néphrologie moderne a tous les outils pour changer d’ère : biomarqueurs précoces, imagerie fonctionnelle, intelligence artificielle, nouvelles classes thérapeutiques néphroprotectrices.
Mais sans une volonté claire de déplacer le curseur vers l’amont, ces innovations risquent de n’être que des rustines technologiques sur une hémorragie silencieuse.
L’enjeu fondamental des prochaines années est là : transformer la néphrologie d’une médecine de la survie en une médecine de la préservation.
Protéger le rein, c’est protéger le cœur, le cerveau, et au final, la dignité du patient.
Et si la vraie modernité, en néphrologie, consistait simplement à empêcher la maladie d’arriver ?
Ce sont quelques enjeux qui seront au centre des travaux scientifiques du 22eme congrès national de néphrologie, qui aura lieu à Agadir du 7 au 9 mai 2026
